Review 2015 : Abduction – Toutes Blessent, la Dernière Tue

Abduction reprend la route.

Créé en 2006 en Île de France, le groupe attendra dix années pour sortir son premier album. En 2023, soit trois années après leur troisième album studio, Guillaume Fleury (guitare, live pour Angellore), Mathieu Taverne (basse), Morgan Velly (batterie) et François Blanc (chant, Angellore, Impending Triumph) annoncent la sortie de Toutes Blessent, la Dernière Tue, leur quatrième album.

Toutes Blessent, la Dernière Tue, le titre éponyme, nous renvoie sans attendre dans ce mélange entre Black et Death Metal Old School aux mélodies entêtantes complétées par des vociférations furieuses. Le groupe ne met pas longtemps à nous captiver à nouveau, laissant chant clair prendre le dessus sur les refrains, tout comme sur le break qui confirme les influences Progressive, renforçant le contraste avec la saturation que l’on retrouve aussi sur la glaciale Disparus de Leur Vivant et ses leads cinglants. Les différentes parties vocales servent à merveille la poésie des musiciens, qui n’hésitera pas à nous offrir un moment de répit avant de s’enflammer pour devenir plus virulente et déchirante avant que Dans La Galerie des Glaces ne dévoile son introduction entêtante. Elle est suivie par les habituelles vagues de sonorités tranchantes vives entrecoupées de moments plus planants qui débouchent sur Les Heures Impatientes et à son lot de mélodies dissonantes sur lesquelles la voix nous envoûte lentement, avant de nous laisser parcourir le tableau mélancolique. Les parties violentes restent ancrées dans une tristesse ténébreuse, rejoignant finalement Par les Sentiers Oubliés, une composition relativement courte et mystérieuse qui laisse ses éléments arriver un par un. La saturation les unifiera naturellement avant qu’ils ne s’éteignent d’eux-mêmes pour laisser Carnets sur Récifs se dévoiler, laissant les racines Black Metal mener la danse macabre jusqu’à ce qu’elle se brise pour mieux repartir, entraînant avec elle le vocaliste. L’ouragan s’apaisera avec les premières notes imprégnées de tristesse de Cent Ans Comptés, qui prendront toute leur ampleur avec l’arrivée des paroles, qu’elles soient claires ou hurlées, contribuant à l’accélération infernale du morceau. Il prendra fin dans la douceur, qui sera à nouveau effacée par Contre les Fers du Ciel et sa charge virulente, contrastée par les voix, qui font vivre la chanson en lui donnant parfois des tonalités épiques, voire viscérales avant de s’achever. En tant que dernier titre, le groupe a fait le choix surprenant de reprendre Allan, titre de Mylène Farmer qui fête cette année ses quarante ans. Après écoute du morceau original et de la reprise, on ne peut que constater à quel point le passage au style du groupe est naturel, presque évident et pourtant si intense.

Abduction continue sa route avec Toutes Blessent, la Dernière Tue, un album aussi brut et saisissant que travaillé et planant. Il fera grincer les dents des amateurs de Black Metal pur, mais ravira les mélomanes ouverts d’esprit.

90/100

English version?

Quelques questions à François Blanc, vocaliste du groupe de Progressive Black/Death Metal français Abduction, à l’occasion de leur nouvel album Toutes blessent, la dernière tue.

Bonjour et tout d’abord, merci de m’accorder de ton temps ! Comment pourrais-tu présenter le groupe Abduction sans utiliser les habituelles étiquettes des styles musicaux ?
François Blanc (chant) : Bonjour, et merci de ton intérêt pour notre musique ! Abduction est un quatuor français formé en 2006 par le guitariste Guillaume Fleury. Depuis mon arrivée en 2011 au poste de chanteur (j’ai remplacé Guillaume Roquette du groupe Hilde, que je vous recommande au passage), notre formation n’a pas bougé. Il n’est pas facile de parler de musique sans attribuer d’étiquettes mais personnellement, je dirais que nos compositions sont mélancoliques, intenses, changeantes, un peu théâtrales et se nourrissent d’influences très diverses. Nos textes interrogent fréquemment notre rapport à la mort et notre appréhension du passage du temps, exaltent l’Histoire de France, ou évoquent nos inquiétudes sur notre époque. Voilà, j’ai essayé de rester simple tout en respectant la consigne !

Toutes blessent, la dernière tue, votre quatrième album, est sur le point de sortir. Comment vous sentez-vous ? Est-ce que vous avez déjà eu des retours à son sujet ?
François : Nous sommes enthousiastes, et plutôt sereins dans la mesure où nous estimons avons fait du mieux que nous le pouvions. Nous avons travaillé dur sur ce disque – le mieux produit de notre discographie, selon nous – et désormais, il ne nous appartient plus. Aux auditeurs de se faire leur propre opinion ! Nos proches qui l’ont écouté l’ont généralement beaucoup apprécié, ce qui est toujours assez “rassurant”. Toutes Blessent… est assez différent de Jehanne (2020), dont le concept et l’imagerie médiévale avaient touché pas mal de monde, et nous sommes curieux de voir de quelle façon il sera reçu. 

Comment résumerais-tu Toutes blessent, la dernière tue en trois mots ?
François : Mélancolique, contrasté, sincère. Mais en toute franchise, je crois que je pourrais utiliser ces mêmes adjectifs pour décrire n’importe quel album d’Abduction

Toutes blessent, la dernière tue sort trois ans après l’album précédent, Jehanne. Comment s’est passé sa composition ? Est-ce que tu as remarqué des changements, ou des évolutions dans le processus créatif ?
François : D’ordinaire, Guillaume a toujours beaucoup d’idées de côté et n’aborde jamais l’enregistrement d’un album sans avoir des riffs et mélodies déjà prêtes pour le suivant. Là, ça n’a pas du tout été le cas ! Nous avons tout donné sur Jehanne et sommes repartis de zéro, comme si ce disque clôturait un chapitre et que Toutes Blessent… marquait un nouveau départ. Guillaume avait envie de simplifier un peu les arrangements, d’aller vers davantage d’efficacité. Notre musique demeure complexe et relativement chiadée, mais cet album contient moins d’empilements de couches de guitares que ses deux prédécesseurs, c’est certain. Guillaume a aussi jugé pertinent de confier l’écriture de la majorité des mélodies de chant à notre bassiste Mathieu Taverne, ce qui nous a permis d’explorer des directions différentes. De mon côté, je me suis également impliqué dans l’écriture de certaines harmonies vocales et dans le découpage des lignes de chant extrême. Et dans la mesure où Morgan Velly propose ses propres lignes de batterie et que notre producteur Déhà fait souvent des suggestions précieuses, je dirais que cet album est notre plus collaboratif à ce jour. 

Comment relies-tu le nom Abduction à votre musique ?
François : L’ufologie est un sujet passionnant, mais qui n’est pas au cœur de nos préoccupations. Le mot « Abduction » fait pour nous référence à l’enlèvement de l’âme, le moment où l’esprit se détache de la matière.

Les textes du groupe sont écrits en français depuis le premier album. Pourquoi avoir choisi d’utiliser notre langue ?
François : Pourquoi pas ? Le français est une langue magnifique, d’une grande richesse. De plus, dans la mesure où nous aimons parler de notre patrimoine et de notre Histoire, c’est un choix qui semble parfaitement naturel. Beaucoup d’auditeurs de Metal Extrême apprécient d’ailleurs le fait d’entendre les musiciens chanter dans leur langue natale. Cela confère à la musique un caractère plus authentique. Même si j’ai grand plaisir à m’exprimer en anglais au sein d’autres projets, le français ôte toute possibilité de mise à distance. Les émotions que j’exprime sont plus fortes, plus vives, plus “ressenties” quand je chante dans ma propre langue.

On retrouve dans vos compositions une sorte de dualité entre tonalités Black/Death Old School virulentes, et des passages plus travaillés, plus mélodieux à la limite du Metal Progressif extrême. Comment trouvez-vous l’équilibre parfait entre vos différentes influences ?
François : Merci, c’est flatteur ! En toute sincérité, nous ne nous posons pas vraiment ce genre de questions. Nous faisons la musique que nous aimons et que nous voulons faire, sans nous soucier des étiquettes. Nous aimons les morceaux contrastés, qui évoquent différents sentiments. Les passages acoustiques, par exemple, au-delà de leur beauté propre, apportent une dynamique qui rendent les sections électriques encore plus intenses. Indépendamment des paroles, nous aimons l’idée que la musique invite les auditeurs à une sorte de voyage sonore. 

D’où puisez-vous votre inspiration ? Que ce soit pour les textes ou les riffs.
François : Aussi bien dans l’Histoire de France, qui nous passionne, que dans nos lectures ou dans l’observation du monde qui nous entoure. Tout ce qui peut nourrir notre inspiration, même une atmosphère, une saison, un tableau, un film, une visite touristique, une sortie en forêt, est bon à prendre.

Je sais que c’est une question difficile, mais est-ce que tu as un morceau préféré sur cet album ? Ou celui qui t’a semblé le plus naturel à composer ?
François : Personnellement, j’ai un faible pour Disparus De Leur Vivant, dont la deuxième partie me prend littéralement aux tripes, et pour Carnets Sur Récifs, dont j’adore l’ambiance maritime et désolée. Ces deux titres-là sont vraiment mes favoris. Pour ce qui est de la composition, ce serait à Guillaume de répondre, mais je crois me souvenir que Carnets Sur Récifs et Contre Les Fers Du Ciel, sont venus assez facilement, dans des moments de fièvre, de frénésie, de tempête intérieure.  

A la fin de l’album, on trouve une reprise de la chanteuse Mylène Farmer, Allan. Pourquoi avoir choisi ce titre, et comment l’avez-vous adapté à votre style ?
François : Guillaume est un immense fan de Mylène Farmer et Allan est son morceau favori, qui a beaucoup de signification pour lui. Il a donc naturellement pensé à ce titre au moment d’envisager un hommage à cette chanteuse qui l’a beaucoup inspiré. L’adaptation a été extrêmement facile et rapide, il me semble que tout a été mis en place en moins d’une semaine !

Toutes blessent, la dernière tue est votre premier album à sortir chez Frozen Records, comment s’est passée la transition, et comment se passe la collaboration avec ce nouveau label ?
François : Il est étrange de se dire que c’est notre dernière collaboration avec Laurent de FDE, qui nous accompagne depuis notre premier album (et coproduit Toutes Blessent, La Dernière Tue) mais la transition est “logique” puisque Frozen partage nos valeurs et s’est montré très enthousiaste à l’idée de sortir cet album qui lui a beaucoup plu. Le duo Eddy/Paul déborde d’idées pour nous aider à nous développer et nous les considérons comme des amis, ce qui est important pour nous.

Comment as-tu découvert le Metal Extrême, et plus particulièrement les scènes Black et Death Metal ? Quels sont selon toi les groupes immanquables de la scène ?
François : Personnellement, j’ai grandi en écoutant du Hard Rock et du Heavy Metal. Le premier album vraiment extrême que j’ai écouté a été The Spectral Sorrows (1993) de Edge Of Sanity, que ma grande sœur avait acheté parce qu’il contenait une reprise de Manowar, son groupe préféré ! Je devais avoir treize ou quatorze ans, et je n’ai pas vraiment compris ce qui se passait. Au lycée, quelques amis métalleux m’ont doucement initié au Metal Extrême, mais ce n’est qu’en 2005, lorsque j’ai vraiment découvert Samael, Cradle Of Filth, Opeth et Summoning, que j’ai commencé à me construire ma propre culture. Et je n’en suis jamais revenu, même si j’écoute toujours d’autres styles de Metal (et de musique tout court) par ailleurs. Ma réponse en ce qui concerne les groupes immanquables n’aurait pas grand intérêt, car je citerais les mêmes que tout le monde. Allez, je vais tout de même nommer Emperor, Burzum et Darkthrone en priorité parmi les références du Black Metal, et Obituary, Morbid Angel et Death pour le Death Metal – bien qu’en matière de Death, style que j’écoute assez peu, mes goûts me portent plutôt sur des groupes à la Benediction ou Bolt Thrower.

Le groupe est à la base un duo, mais compte également sur des musiciens de session pour assurer ses lives. Comment les avez-vous recrutés ? (ndlr: ne pas écrire ses interviews à minuit, mes excuses !)
François : Au risque de te décevoir, je pense que tu nous confonds avec quelqu’un d’autre (peut-être avec le Abduction anglais, qui est un one-man-band ?). Nous sommes un quatuor et, lorsque nous passerons au live, nous recruterons un guitariste supplémentaire pour les sets acoustiques et, idéalement, deux pour les sets électriques. Nous préparons actuellement un petit showcase acoustique et avons d’ores et déjà répété avec Florent “Celin” Castellani, le bassiste d’Angellore, qui est un guitariste de grand talent et l’un de mes plus proches amis. Il suit Abduction de près depuis le premier album et lorsqu’il nous a proposé son aide, nous n’avons pas hésité une seconde.

Avez-vous des plans pour la suite d’Abduction ?
François : Passer au live ! Cela fait des années que nous en parlons, mais il y a toujours eu des facteurs extérieurs qui ont compliqué les choses. Et puis, l’expression personnelle, qui passe par la composition et l’enregistrement studio, nous est toujours apparue comme prioritaire. Cependant, nous sommes désormais bien décidés à nous lancer. Des concerts viendront vraisemblablement avant que le cinquième album ne sorte !

En consultant le site setlist.fm, je constate deux dates de concert : les festivals Samhain et Mass Deathtruction. Comment se sont passées ces dates ? Pensez-vous jouer plus en live à l’avenir ?
François : Malheureusement, il s’agit une fois de plus de notre homonyme, l’Abduction anglais. Nous n’avons encore jamais donné de concert. Nous ne deviendrons jamais un groupe qui tourne sans cesse, mais nous aspirons à donner des shows de temps à autre.

Est-ce qu’il y a des musiciens ou artistes avec lesquels vous souhaiteriez collaborer dans le futur ?
François : J’aime beaucoup les collaborations musicales, et ce serait très intéressant de voir ce qu’un musicien extérieur pourrait apporter à Abduction, comme nous l’avons fait avec le violoncelliste Raphaël Verguin (Psygnosis) sur ce nouvel album mais pour l’instant, je n’ai personne de précis en tête.

Pensez-vous vous être améliorés en tant que musiciens avec cet album ?
François : Je pense, oui. J’étais déjà satisfait de mes voix saturées sur l’album précédent, mais mes chants clairs ont, je pense, gagné en précision depuis lors. Jehanne m’a permis de passer un petit cap, et les projets dans lesquels je m’exprime en dehors d’Abduction m’aident à prendre davantage confiance en moi et me donnent l’occasion d’expérimenter des choses nouvelles. Je pense que ce disque a été le moins difficile à enregistrer des quatre, pour moi.  

Avec quels groupes rêveriez-vous de jouer ? Je te laisse imaginer une date pour la sortie de Toutes blessent, la dernière tue avec Abduction en ouverture, et trois autres groupes.
François : Connaissant la passion de mes acolytes pour Hypno5e, ça me semble un choix évident… Je citerais aussi Véhémence et Primordial (qui compte parmi nos principales influences). Ça ferait un plateau sympa.

C’était ma dernière question, je vous remercie pour votre disponibilité, et je vous laisse les mots de la fin !
François : Merci pour cette interview. J’espère qu’elle donnera à vos lecteurs l’envie de se faire leur opinion sur notre musique !

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