
Quelques questions à William Spok, docteur en anthropologie et auteur du livre Quand le Metal fait résonner la Chine, concernant sa sortie fin mars.
Bonjour William, et tout d’abord merci de prendre le temps de répondre à mes questions ! Comment te sens-tu à l’approche de la sortie de ton livre, Quand le Metal fait résonner la Chine ?
William Spok : Merci à toi, je suis ravi d’y répondre et d’apparaître dans tes pages ! Je suis extrêmement stressé, mes amis et Emilien mon éditeur doivent en avoir marre de me supporter, mais on a encore quelques éléments à boucler pour les “à côtés” du livre et on commence aussi sa promotion. Donc je suis stressé et encore occupé.
Tu dis dans l’introduction qu’il est issu de ta thèse, est-ce que tu peux nous en dire un peu plus ? Qu’est-ce qui t’a poussé à t’intéresser au Metal chinois au point d’en faire des recherches dessus ?
William : Oui, dans les faits, il s’agit plus ou moins de ma thèse, que j’ai soutenue pour devenir docteur en anthropologie, mais j’y ai apporté de nombreuses modifications. J’ai retravaillé certaines formulations, allégé plusieurs passages (notamment méthodologiques) tout en laissant suffisamment de clefs pour les lecteurs qui ne sont pas familiers des sciences humaines, afin qu’ils puissent comprendre d’où je parle et comment j’ai construit les chapitres qui suivent. Le livre comprend également une préface rédigée par un ami et collègue Nathanel Amar, absente de la thèse. Il m’a aussi proposé une relecture universitaire, qui m’a permis de pousser certaines réflexions plus loin, de les rendre parfois plus percutantes, parfois au contraire de les nuancer. J’ai également mis à jour plusieurs éléments puisqu’il s’est passé un peu moins de deux ans entre ma soutenance et la publication, et la scène metal chinoise a continué d’évoluer pendant ce laps de temps.
Quant à ce qui m’a poussé à m’intéresser au Metal chinois … c’est un cheminement assez long. J’écoute activement du Metal depuis le collège, même si, avant cela, mes parents passaient déjà beaucoup de Led Zeppelin, Deep Purple ou encore Alice Cooper. Au lycée, il y a eu l’explosion du Visual Kei, je m’y suis intéressé, sans jamais vraiment m’y reconnaître, à quelques exceptions près comme les derniers Dir en Grey, Malice Mizer ou Moi Dix Mois. Cette période était aussi marquée par un intérêt plus large pour la pop culture japonaise, qui m’a amené à explorer ce qui se faisait au Japon en Rock et en Metal, notamment du côté du Post-Rock. Pendant un temps, je suis resté sur quelques grands noms de l’archipel comme Mono, Loudness ou Sigh, en partie parce que je vivais dans un village où l’accès à Internet et aux informations restait limité. C’est véritablement en arrivant à l’université, dans une grande ville, que les choses se sont accélérées : j’avais enfin mon propre ordinateur, une connexion correcte et beaucoup de temps seul dans ma chambre étudiante pour explorer la musique. J’ai alors commencé à élargir mes recherches, d’abord vers la Chine et j’y suis finalement resté.
Pour ce qui m’a mené à faire des recherches dessus, à dépasser le simple stade d’amateur, je dirais que c’est le fruit de plusieurs facteurs, qui se sont à un moment croisés m’offrant cette possibilité de faire des recherches dessus. Je commençais à avoir de plus en plus de contacts avec la scène chinoise grâce à mon travail au sein de Scholomance. Je venais de terminer mon master et je devais décider si je poursuivais ou non en thèse. Je sortais aussi d’une période personnelle difficile et j’avais besoin de prendre de l’air, de la distance (littéralement). À cela s’ajoutait une histoire plus personnelle, ayant des origines vietnamiennes, je ressentais le besoin de me rendre en Asie. Ces éléments, ajoutés à mon intérêt croissant concernant le Metal chinois ont fait que je suis parti mener mes premières terrains à Pékin.
Il est également évoqué les “méandres de l’administration chinoise”, est-ce que tu peux également développer ce point ? Quelles sont les principales difficultés que tu as rencontrées par rapport à l’administration ?
William : Alors les développer je sais pas, même actuellement je pense que certains de ces méandres restent hors de ma compréhension. Quand je me suis installé à Pékin j’ai dû m’enregistrer dans le commissariat de mon district, et même si j’étais dans la capitale, le quartier ou je vivais n’était pas celui ou il y avait le plus d’étrangers, (je ne voulais pas vivre entouré d’occidentaux) donc ce ne fût pas un moment très “fun” et heureusement une amie chinoise était là et m’a été d’une grande aide. Puis, n’ayant pas de visa étudiant, je devais régulièrement quitter le territoire chinois (ça m’a permis de partir explorer la Corée, Taïwan et même le Japon, le rêve de tout bon millénal biberonné aux mangas). Le souci principal était de faire des extensions de visa principalement car officiellement j’étais touriste et pas chercheur.
Tu parles de rencontres, puis de liens avec beaucoup d’acteurs de la scène, notamment Ruo Tan, Li Chao (Enmity, Zaliva-D), Dryad (Bliss-Illusion, Tassi), Bloodfire (Zuriaake), etc… comment as-tu réussi à capter leur attention jusqu’à leur demander de participer “activement” à ton ouvrage via les longues discussions que tu as pu avoir avec eux ?
William : Ça dépend vraiment de qui. Avec Ruo Tan, par exemple, ça s’est fait assez facilement. On se connaissait bien avant ma thèse, on avait tissé un partenariat entre son label WV Sorcerer et Scholomance, donc je lui avais parlé du projet avant même de commencer. Il était assez enthousiaste et, quand les choses sont devenues plus concrètes, il a toujours été disponible pour y participer. On a fait des entretiens, assisté à des concerts ensemble à Pékin, et il m’a fait rencontrer pas mal de monde comme Li Chao ou Bloodfire. Il a eu un vrai impact dans le déroulé de ma recherche en m’offrant ses contacts et son aide, et pour ça je ne le remercierai jamais assez. C’est d’ailleurs comme ça que je me suis intégré au sein de la scène chinoise : de contact en contact, de rencontre en rencontre. Dans l’ensemble, ça s’est plutôt bien passé, même si ça a demandé pas mal de négociation pour faire accepter la démarche et faire comprendre que je n’étais pas simplement un “curieux” ou un journaliste. À quelques exceptions près, les choses se sont finalement bien déroulées. Le plus compliqué a été de rencontrer Li Nan, le créateur de Voodoo Kungfu. C’est quelqu’un de très discret : il vit aujourd’hui aux États-Unis et, pour des raisons politiques, il ne retourne quasiment plus en Chine. Pourtant, il a été, et reste, un acteur majeur dans la construction de la scène metal chinoise et de son identité. J’ai eu la chance qu’il passe en concert en France il y a quelques années, ce qui m’a permis de m’entretenir avec lui à ce moment-là. Si je devais résumer, j’emprunterais les mots d’un célèbre philosophe : “Je dirais que c’est d’abord des rencontres. Des gens qui m’ont tendu la main, peut-être à un moment où je ne pouvais pas, où j’étais seul chez moi. Et c’est assez curieux de se dire que les hasards, les rencontres, forgent une destinée…” Plus sérieusement, il n’y a pas une seule manière de rencontrer ces personnes : le hasard, les amis, les contacts, Internet.
J’ai également retenu quelques éléments, comme le fait que le Metal ne soit pas intrinsèquement contre-culturel, le terme “New Wave of Chinese Metal”… est-ce que tu peux y voir des parallèles évidents et spontanés avec la scène Européenne, que l’on connaît mieux ?
William : Oui, le Metal, qu’il soit occidental, européen ou chinois, n’est pas en soit contre-culturel. Il s’agit plutôt d’une sous-culture, au sens où elle se développe en marge de la culture dominante. Cela ne signifie pas qu’elle lui serait “inférieure”, mais simplement qu’elle n’en constitue pas l’expression principale. Le Metal se construit donc souvent à la périphérie de la culture dominante, sans nécessairement s’y opposer. C’est une question assez complexe qui demande beaucoup de nuances. J’y consacre d’ailleurs plusieurs pages au début du livre, car la confusion entre sous-culture et contre-culture est fréquente, parfois de façon involontaire, parfois de façon plus stratégique (c’est toujours plus vendeur d’être un rebelle). Les frontières restent de toute façon poreuses. Certains groupes ou certaines scènes peuvent adopter des postures explicitement opposées à la culture dominante, et cela existe évidemment aussi en Chine. Concernant la “New Wave of Chinese Metal”, c’est un terme que j’emprunte à Shun, de Dream Spirit. Il n’est d’ailleurs pas partagé par tout le monde même son propre manager préfère parler de “New Wave of Chinese Folk Metal” il symbolise justement le fait que la scène chinoise ne s’est pas construite de façon autarcique. Les liens avec les scènes occidentales existent, et faire des parallèles peut être pertinent, à condition de ne pas tomber dans une lecture ethnocentrée qui réduirait la scène chinoise à un simple reflet du Metal occidental. Les acteurs de la scène chinoise eux-mêmes font parfois ces comparaisons, ils n’ont pas grandi en écoutant des groupes que des groupes chinois. Pour autant, je ne dirais pas qu’il existe des parallèles “évidents” ou “spontanés”. En revanche ce que constate c’est que certains regards extérieurs occidentaux restent parfois spontanément chargés de stéréotypes, avec l’attente implicite que des groupes chinois “doivent” sonner chinois.
La différence entre “faire du Metal en Chine” et “faire du Metal Chinois” m’a également marqué, bien que tu développes ces deux éléments avec Li Chao, est-ce que tu peux en parler brièvement ?
William : Développer … je peux te copier et te coller les deux chapitres si tu veux, pour autant je ne suis pas sûr de la pertinence de l’action. Mais je peux essayer la partie “brève” de ta question en te les résumant car c’est vraiment un enjeux important dans la construction de la scène chinois en tant que scène chinoise. À l’origine, il s’agissait d’un seul chapitre, mais plus j’avançais dans l’analyse des discours des musiciens et des acteurs de la scène, plus la question prenait de l’ampleur. Mon directeur de thèse, Arnaud Halloy, m’a donc conseillé de le scinder en deux afin d’éviter qu’il ne devienne disproportionné par rapport au reste de la thèse. Cette division m’a permis de mieux nuancer les enjeux. La distinction entre “faire du Metal en Chine” et “faire du Metal chinois” renvoie dans un premier temps à des questionnements assez simples en apparence et qu’on se pose tous quand on s’intéresse à une scène particulière : qu’est-ce qui fait qu’un Metal est chinois ? Est-ce l’usage d’instruments traditionnels ? Le fait que les musiciens soient chinois ? Qu’ils vivent en Chine ? Ou encore l’imaginaire mobilisé dans la musique ? Dès que l’on pose ces critères, ils se heurtent très vite à des contre-exemples. Par exemple, un groupe comme Hellfire qui joue du Black Thrash Metal “classique” sans utiliser d’instruments traditionnels : cela signifie-t-il qu’il ne serait pas “chinois” ? À l’inverse, Nine Treasures utilise des éléments Folk et des instruments traditionnels, mais leur musique renvoie surtout à un héritage mongol. Est-ce alors du Metal chinois, mongol, ou les deux à la fois ? Les cas deviennent encore plus complexes avec les trajectoires de groupes Voodoo Kungfu est par exemple aujourd’hui basé aux États-Unis, ou Tengger Cavalry, tandis que Ripped to Shreds est un projet mené par Andrew Lee, né aux États-Unis et d’origine taïwanaise. Pourtant, ce dernier mobilise un imaginaire très marqué par les films de wu xia pian et par la mythologie chinoise, avec des artworks réalisés par Guang Yang, connu pour son travail avec Black Kirin ou Zuriaake. Tout en tenant un discours sur la scène chinoise et l’identité chinoise dans le Metal en général, fait-il partie de la scène chinoise ou pas ?
Ce sont deux chapitres pour expliciter et développer l’idée qu’il n’y a pas qu’une façon d’être chinois, de vivre au sein de la scène chinoise. Dans ce contexte, Li Chao occupe une place singulière. Il est à la fois dans et en dehors de la scène Metal chinoise, pionnier de la scène extrême locale, il a participé à son émergence au travers de ses projets et des groupes auxquels il a participé ainsi qu’à ses transformations. Son projet Enmity est particulièrement intéressant, car il propose une forme d’expression très radicale de ce que pourrait être un “Metal chinois” : la musique mêle DSBM, Dark Ambient et atmosphères inquiétantes inspirées de différentes religions chinoises, tout en n’utilisant aucun instrument occidental. Pourtant, l’ensemble reste immédiatement identifiable comme du “Black Metal”. Au fond, ces deux chapitres servent surtout à montrer que la question n’est pas de trancher une fois pour toutes ce qu’est ou non le “Metal Chinois”, mais de comprendre comment cette identité est discutée, négociée et redéfinie au sein même de la scène.
Bien que la Chine ne soit pas connue pour être le pays le plus communicatif et ouvert culturellement parlant, il y a beaucoup de datations précises des albums de Metal chinois, comment as-tu fait pour recouper toutes les dates et t’assurer des chronologies ? Est-ce qu’il existe des sites que tu recommanderais en plus de ton ouvrage ?
William : Ça tend à changer petit à petit. Le soft power chinois est plutôt efficace, surtout au travers du cinéma. On verra bien dans les années à venir comment évoluera la culture chinoise dans le monde. Mais la Chine, ce ne sont pas les Chinois, heureusement, et encore moins ceux que j’ai rencontrés. Beaucoup ont fait leurs études à l’étranger (en Suisse, en Allemagne, en France) donc ils sont ouverts culturellement. Pour ce qui est des datations, la scène est relativement jeune. Tang Dynasty, le premier groupe de Metal chinois, a été créé à la fin des années 1980. Cela a été documenté par des auteur·e·s avant moi. Comme la scène est encore jeune, la plupart des groupes et des musiciens sont toujours actifs ou encore là, donc tu peux leur demander directement les dates. Il y a aussi des journalistes chinois qui ont documenté les débuts du Metal en Chine et ont créé des magazines et des fanzines, donc il existe des traces. Et puis, tout simplement, sur les albums eux-mêmes, les dates sont souvent indiquées. Il faut donc croiser toutes ces sources avec d’autres disponibles sur internet, et on arrive à dresser un paysage et une chronologie cohérente, même si les débuts chaotiques de certaines scènes font que cela ne sera jamais complètement exhaustif.
Je n’ai pas vraiment de sites à recommander, mais plutôt des ouvrages :
- Scream for Life – L’invention d’une contre-culture punk en Chine populaire de Nathanel Amar
- Japanoise – Extrémismes & entropie de Jeremy Corral
- China with a Cut: Globalisation, Urban Youth and Popular Music de Jeroen de Kloet
- Subculture: The Meaning of Style de Dick Hebdige (un classique des études sur les sous-cultures)
- Culture, Music Education, and the Chinese Dream in Mainland China de Wai-Chung Ho
- Metal Rules the Globe: Heavy Metal Music Around the World, un ouvrage collectif
Il y a également les travaux de Grégoire Bienvenu sur le Hip-Hop chinois. Et si vous voulez plus de références, elles sont évidemment disponibles dans ma bibliographie.
Comme tu t’en doutes, nous allons aussi parler de la scène extrême : comment s’est fait le recensement de toutes les démos que tu évoques ?
William : Le recensement s’est fait globalement de la même manière que pour la chronologie. J’ai croisé plusieurs types de sources : les musiciens eux-mêmes, les archives disponibles, les informations présentes sur les supports physiques, ainsi que différentes bases de données et ressources disponibles en ligne. Pour les démos sur lesquelles je m’attarde plus particulièrement, il s’agit généralement de celles dont les acteurs de la scène parlent le plus, ou qui ont eu une importance particulière dans la construction et l’évolution de la scène extrême locale. L’idée n’était donc pas de proposer un catalogue totalement exhaustif encore une fois, mais plutôt de mettre en avant les enregistrements qui ont joué un rôle significatif dans son développement.
Tu dis aimer autant la musique de Li Chao avec tous ses projets, que ce soit Enmity ou Zaliva-D. Pour ma part, je suis relativement peu informé sur la scène Noise/Industrial, et j’ai découvert Zaliva-D, mais qu’est-ce qui te plaît autant dans son œuvre au sens large ?
William : Il y a énormément d’éléments qui font que j’aime autant sa musique. Le premier, c’est déjà la manière dont je l’ai découverte. Au début des années 2010, je suis tombé sur un vieux blog assez obscur qui proposait pas mal de groupes chinois et taïwanais, souvent sans beaucoup d’informations. Parmi toutes ces découvertes, il y avait Enmity (orthographié Enemite à cause d’une erreur faite par son premier label et qui n’a été corrigée par Ruo Tan qu’en 2017 alors que l’album date de 2004). Sur ce blog, il y avait vraiment de tout : du Power, du Death mélodique, du Thrash, du Death plus classique, du Black metal, mais aussi du Folk Metal chinois et mongol. Et au milieu de tout ça, il y avait ce projet assez obscur, qui ne ressemblait à rien de ce que je connaissais. À cela s’ajoutait le fait qu’il n’y avait pratiquement aucune information sur les musiciens. Je ne savais pas du tout qui se cachait derrière le projet. Forcément, dans ma chambre d’étudiant, avec ces paysages sonores mystiques et assez sombres, ça laissait beaucoup de place à l’imaginaire. Quelques temps plus tard, j’ai réussi à mettre la main sur l’album grâce à mon père, qui était parti en Chine et qui me l’a ramené avec plusieurs autres disques. À l’époque, c’était presque une petite quête se procurer des albums chinois il y a quinze ans n’était pas simple (pour certaines sorties chinoises c’est encore le cas mais ça reste bien plus accessible). Tout cela participait à l’aura un peu étrange et fascinante de cet album. Avec le temps, en continuant à explorer la scène chinoise à travers les forums, les réseaux sociaux puis Bandcamp, je suis finalement tombé sur le profil Facebook de Li Chao. Entre-temps, j’avais appris que c’était lui derrière le projet. On a commencé à discuter et à sympathiser. À ce moment-là, il sortait le premier album de Zaliva-D. Ce premier album gardait encore, je trouve, quelque chose de l’esprit d’Enmity, mais avec une dimension plus électronique et industrielle. L’album est sorti chez Pest Productions, un label avec lequel je travaillais déjà à l’époque avec Scholomance, qui avait d’ailleurs une branche en Allemagne. Comme j’étais moi-même très immergé dans le milieu Goth et les musiques électroniques sombres (Electro Dark, Indus, EBM, Aggrotech) ces sonorités ne m’étaient pas étrangères. Ce qui m’a particulièrement marqué dans Zaliva-D, c’est la manière dont ces influences “industrielles” (au sens large) se mêlent à des sonorités orientales. Contrairement à Enmity, où l’inspiration est plutôt chinoise, Li Chao intègre aussi des éléments moyen-orientaux dans Zaliva-D. Au fil du temps, j’ai donc suivi l’ensemble de ses projets et de ses sorties, tout en continuant à discuter régulièrement avec lui. Et quand on s’est finalement rencontrés en personne lors d’une date organisée par Ruo Tan, on s’est très vite bien entendus. Ce qui me plaît au final, c’est autant l’artiste que l’humain derrière. Loin d’avoir gâché mon expérience de sa musique, lever le voile sur la personne derrière ces projets a au contraire modifié positivement mon lien avec celle-ci. Et je le remercie encore d’avoir accepté de mettre un titre d’Enmity dans la compilation qui accompagne le livre, car je sais que c’est un projet qu’il a laissé derrière lui.
La scène mongole existe également depuis des années, que ce soit avec Ego Fall ou Tengger Cavalry, mais elle est profondément axée sur le côté Folk. Est-ce que tu ressens aussi qu’une partie des groupes plus “récents” restent accrochés à notre scène européenne, comme le dit Li Chao ?
William : Li Chao constate cette influence, mais aussi celle de la scène japonaise et plus généralement de la culture pop japonaise, même dans le Metal. C’est quelque chose que j’ai également constaté avec des groupes comme Laisee (à l’esthétique très sh?nen) ou The Samans, qui a évolué en incorporant aux sonorités folk chinoises des éléments japonais, puis même du folk celtique. Mais c’est assez normal. Comme je te le disais précédemment, la scène chinoise ne s’est pas construite entièrement par elle-même. Les influences, même si elles arrivaient par des chemins plus sinueux et détournés (une façon polie de dire illégaux), restent globalement les mêmes que les nôtres, auxquelles s’ajoutent leurs références locales. C’est un peu comme en France : on a aussi des références franco-françaises qui ne parlent vraiment qu’à nous ou à ceux qui s’intéressent au metal français. Korpiklaani est par exemple l’une des références principales de Nine Treasures. Il y a effectivement une surreprésentation de la scène folk metal mongole en Occident. Cela s’explique par plusieurs facteurs. Les premiers groupes chinois à s’exporter ont été Tengger Cavalry puis, dans la foulée, Nine Treasures. Nature a fait un important travail de sensibilisation autour de cette scène lorsqu’il vivait aux États-Unis. Dans ses bagages, il avait apporté son projet Tengger Cavalry, mais aussi d’autres groupes aux sonorités mongoles, dont Nine Treasures, qui s’était déjà fait une certaine réputation en Chine. Ego Fall, de son côté, s’est un peu distancé de ses influences Folk, beaucoup moins présentes dans ses derniers albums que dans les deux premiers. Puis est arrivée la vague que l’on connaît aujourd’hui, menée par The HU. La différence, c’est qu’ils viennent de Mongolie, alors que Tengger Cavalry, Nine Treasures ou Ego Fall viennent de Mongolie intérieure, la région autonome chinoise. Les grands médias occidentaux relaient généralement ce qui est déjà identifié et recherché par le public : du Folk Metal mongol clairement présenté comme mongol. De ce fait, des projets comme Muqali, qui fait du Black Thrash autour de l’histoire mongole mais sans sonorités traditionnelles, intéressent beaucoup moins ces médias. Il en va de même pour Ecstasy Temple, qui propose un mélange de Black et de Folk mais avec des sonorités plutôt “chinoises” que mongoles, et qui ne rencontre donc pas le même écho. Au final, on se retrouve avec une perception assez biaisée en Occident de la scène mongole chinoise, et plus généralement de la scène mongole tout court : l’idée qu’il n’existerait quasiment que des groupes de folk metal. Par conséquent, si un groupe mongol veut se faire entendre – surtout en Occident – il sait qu’il devra répondre à ces attentes et ajouter des éléments folk mongols. On se retrouve donc dans un cercle qui est loin d’être vertueux.
On retrouve également le cas de Bloodfire de Zuriaake qui fait ouvertement référence à Bathory, à quel point penses-tu que le Black Metal chinois s’ancre dans des racines européennes ?
William : Bloodfire est un très grand fan de Bathory et de Quorthon donc il a choisi son pseudo comme ça. Mais ça dépend des groupes.
J’ai envie de faire un parallèle entre le côté mystique des mythes et légendes chinoises, et le côté un peu secret du Black Metal en Chine, qui fait des concerts une sorte de parenthèse, avec le fait que les gens reviennent “dans la vraie vie” entre les concerts, est-ce que tu as eu le même ressenti ?
William : Je ne suis pas sûr de pouvoir répondre précisément à cette question. Je n’ai finalement pas beaucoup échangé avec le public, car c’est un choix méthodologique que j’ai fait dès le début de ma recherche. J’ai surtout travaillé avec les acteurs de la scène eux-mêmes. Mon cercle amical chinois est donc assez largement composé de musiciens et de personnes impliquées dans le milieu, dont la vie tourne en grande partie autour du Metal. La plupart en vivent d’une manière ou d’une autre : professeurs de musique, managers, organisateurs de concerts, gérants de studios d’enregistrement, ingénieurs du son, musiciens professionnels, etc. Du coup, leur rapport à cette musique est forcément différent de celui du public. C’est une autre facette que j’aimerais explorer dans le futur.
Quelle est ton anecdote préférée qui figure dans le livre ?
William : J’en parle rapidement dans le livre, car cela concerne un concert de Zaliva-D, donc pas directement la scène Metal. Lors d’un concert de Li Chao, il y a eu une bagarre entre un caïd local chinois et un Russe – sans doute militaire – avec les cheveux coupés ras et une grosse carrure. Il était en treillis, avec un long manteau en fourrure et torse nu en dessous. Le caïd cherchait vraiment à en découdre avec quelqu’un dans la salle et il a fini par bousculer le militaire. Après quelques échanges un peu tendus, le Russe l’a attrapé et l’a littéralement dégagé comme dans un film en le soulevant par la ceinture et le col avant de le sortir de la salle. J’en ai pas mal d’autres mais celle-ci m’a bien marqué !
Quand le Metal fait résonner la Chine sort en mars aux Editions des Flammes Noires, comment s’est passée la prise de contact, et comment se passe la collaboration avec Emilien ?
William : La prise de contact s’est faite par un ami en commun, Jeff Grimal. On discutait de je ne sais plus quoi et je lui ai dit que j’envisageais de publier ma thèse en livre. Il m’a conseillé de contacter Emilien. J’ai contacté Emilien, il ne répondait pas. J’ai recontacté Emilien, il ne répondait toujours pas. J’ai harcelé Emilien… et il a répondu. Conclusion : harcelez les éditeurs ! Plus sérieusement, j’ai contacté Emilien et le contact a pris un peu de temps, car il est toujours sur tous les fronts. Il gère pratiquement seul les Éditions des Flammes Noires et cherche vraiment à faire au mieux, à dépasser, anticiper, les attentes de ses auteurs. Il est aux petits soins et laisse une très grande liberté ; il est constamment dans le dialogue (et les blagues nulles). Donc ça se passe très bien. Il a été à l’écoute de mes idées, comme la compilation ou la volonté de travailler avec une artiste chinoise pour la couverture. Il m’a même poussé à ajouter des illustrations (ce qui est plutôt rare dans l’édition, qui cherche souvent à les limiter pour réduire le nombre de pages et les coûts). La préface est aussi son idée, et là encore j’ai eu carte blanche pour choisir l’auteur.
Tu es également l’éditeur en chef du webzine Scholomance, et je sais à quel point la charge de travail peut être importante à ce niveau là. Comment arrivais-tu à gérer l’écriture de ta thèse, la gestion du webzine et ta vie personnelle ?
William : Pour la thèse, quand j’étais en France, cela n’a pas spécialement posé de problème. Elle n’a pas eu d’impact significatif sur mon organisation. Quand j’étais en Chine, c’était plus compliqué, ça a demandé un temps d’adaptation et d’organisation. À cette époque, c’était William (oui, un autre) qui me secondait. Avant de laisser sa place, il a pris sur lui de prendre davantage les rênes de Scholomance, et je lui ai laissé cela avec toute ma confiance. Il a géré l’équipe, une partie des informations quotidiennes et a restructuré certaines choses qui, à l’heure actuelle, sont toujours appliquées. De mon côté, j’ai dû installer un VPN pour accéder à nos réseaux sociaux et au site, m’habituer au décalage horaire pour m’occuper du webzine, programmer les publications, etc. Mais une fois que tout cela a été mis en place, ça s’est déroulé assez naturellement. C’était vraiment agréable d’être soutenu comme ça par William et par l’équipe. Pour ma vie personnelle, quand tu écris une thèse, tu n’en as plus vraiment… Elle est intimement liée à ton travail, surtout en anthropologie, car tu t’intègres à ton terrain, à ton sujet d’étude, et cela finit forcément par se mêler à ta vie personnelle.
A ce sujet, combien de temps t’a pris l’écriture de ta thèse, puis l’adaptation pour donner Quand le Metal fait résonner la Chine ?
William : La thèse, ça a été six ans de travail : entre le terrain, la retranscription des entretiens, leurs traductions (sauf pour Ruo Tan et Ben qui parlent français) la rédaction, les reprises, les corrections… puis les réécritures au final. Il y a ensuite eu une période d’environ un an durant laquelle j’ai laissé ma recherche de côté avant de la reprendre lorsque j’ai contacté Emilien. Je lui ai proposé un premier jet déjà un peu différent de la thèse, avec des corrections pour l’adapter à un format qui ne soit pas uniquement universitaire, tout en gardant cette exigence académique. L’idée était de trouver un équilibre pour que, à la fois, des lecteurs peu habitués aux sciences sociales et des universitaires puissent y trouver leur compte. Un équilibre que j’espère avoir trouvé. Ça a été un vrai travail d’échanges avec Emilien. Après ce premier jet, il m’a demandé d’expliciter davantage certaines choses. Il ne m’a jamais demandé de simplifier, mais plutôt d’expliquer plus clairement pour les lecteurs qui ne sont pas familiers avec l’anthropologie ou l’histoire chinoise. J’ai donc refait un travail d’écriture dans ce sens. Une fois qu’on s’est mis d’accord sur une version, je l’ai envoyée à Nathanel pour la préface. Dans la foulée, il m’a proposé une relecture universitaire, ce qui m’a permis (comme je le disais) de peaufiner encore certains aspects du livre. Tout ça a bien pris un an pour que Quand le Metal fait résonner la Chine passe de son incarnation de thèse à celle de livre. Les deux portent d’ailleurs le même titre.
C’était ma dernière question, je te remercie pour ta disponibilité, et je te laisse le mot de la fin !
William : Je te remercie d’avoir pris le temps de te plonger dans mon livre et dans la scène Metal chinoise ! Les premiers retours sur le projet sont vraiment encourageants : les gens ont l’air intéressés, et ça fait toujours plaisir de voir des personnes que je ne connais pas s’intéresser à ce travail.
Quand le Metal fait résonner la Chine – Édition des Flammes Noires
Deux versions sont disponibles : le livre simple à 27e et une version collector limitée à 90 exemplaires contenant : un double CD compilation de Metal chinois, deux affiches réalisées par Jeff Grimal aux dimensions du livre et un marque-page unique à cette édition.
