Review 3313 : Mortiis – Ghosts of Europa

Mortiis remue le passé avec Ghosts of Europa.

Pour son onzième album, Håvard “Mortiis” Ellefsen (ex-Emperor, ex-Fata Morgana, ex-Vond) a choisi de rejoindre Prophecy Productions.

On notera également de nombreux invités aux voix et différents instruments : Benedicte Computorgirl (Computorgirl), Christopher Amott (ex-Arch Enemy, ex-Dark Tranquillity…), Christopher Rakkestad (Elvarhøi, Bolverk), Emil Nikolaisen (Brian Jonestown Massacre), Iliana Basileios Tsakiraki (Enemy of Reality, Septicflesh…), Laurie Ann Haus, Matthew Setzer (Skinny Puppy, London After Midnight), Michal Kielbasa (Black Magic Rites), Sarah Jezebel Deva (The Kovenant, ex-Cradle of Filth…), Thomas Bolverk (Ragnarok, Bolverk), Thorsten Quaeschning (Tangerine Dream), Vegard Blomberg (Mock) et Erling Blomberg.

Ghosts of Europa, le titre éponyme, nous embarque immédiatement dans son univers onirique avec une introduction légère, rejointe par une voix samplée avant l’arrivée des tonalités plus entraînantes et de nouvelles parties vocales auxquelles des effets confirment les teintes Industrial. Les refrains entêtants finiront par faire place à une mélancolie pesante avec Return to the Old Fields, composition suivante, qui propose quelques touches plus mystérieuses avant que les voix ne nous envoûtent à leur tour, laissant claviers et différentes percussions mener la danse vers des tons nettement plus Electro. Le silence prendra finalement sa place avant que The Faith That Fades Away ne lui emboîte le pas, ancré dans un certain minimalisme angoissant lors des premiers moments, puis plus oppressant lorsque le son s’épaissit, grésillant et proposant des touches sombres. A l’inverse, le chant est plus accessible, nous permettant d’arpenter les différentes nuances avant que Violent Silence ne prenne sa place avec des éléments très accrocheurs, presque même enjoués, alimentant encore la diversité de l’album tout en trouvant toujours plus ses racines dans la scène Allemande et son contraste intense qui nous noie finalement sous ses synthétiseurs. Transcending Morpheus nous ramène au centre d’éléments mi-vaporeux, mi-mystiques, frôlant presque le Neo-Folk par moments avec les voix naturelles qui résonnent, mais le vocodeur viendra de temps à autre les corrompre pour abreuver la dualité, puis Tundra, Heart of Hell s’offre une saturation plus agressive. Elle permettra notamment de dynamiser certains passages du morceau, comme les refrains motivants aux paroles entêtantes que l’on se verrait bien chanter à l’unisson en live, puis laissera place à Tribes of Dystopia (Edit) qui nous propose une nouvelle vibe Pagan/Folk, notamment avec le chant guttural, mais transformée en vagues pesantes mais accrocheuses grâce aux éléments bruitistes. L’album touche déjà à sa fin avec Farewell Romero, dernier titre assez calme dont s’échappe à la fois mélancolie et sérénité, sensation étrange lorsque l’on jette un oeil aux paroles, mais qui s’intensifie parfois, notamment grâce au chant qui devient plus prenant, et nous conduit dans sa détresse palpable jusqu’aux derniers instants.

Oeuvrant toujours avec une liberté créative impressionnante, Mortiis explore de nouveaux horizons sur Ghosts of Europa, ne se privant jamais de sa richesse et de la diversité intrinsèque de ses créations. Nul doute que l’album a besoin de murir plusieurs fois à nos oreilles pour libérer son plein potentiel !

90/100

English version?

Quelques questions à Havard “Mortiis” Ellefsen, le cerveau du projet Darkwave/Dungeon Synth Mortiis, à propos de son nouvel album, Ghosts of Europa, par Raven.

Bonjour et tout d’abord merci beaucoup de prendre le temps de discuter avec moi ! Comment vas-tu ?
Havard “Mortiis” Ellefsen : Ça va. J’ai donné pas mal d’interviews aujourd’hui, mais je suis dans le coup, je suppose, donc tout va bien.
Raven : Au fait, avant que j’oublie, samedi j’ai vu un concert de Xtort, et ils m’ont demandé de te passer le bonjour.
Mortiis : Super ! Je n’avais pas oublié.

Comment décrirais-tu la musique de Mortiis sans utiliser les mots “Dark Ambient”, “Darkwave”, “Dungeon Synth” ou tout autre sous-genre ? Je veux tes propres mots.
Mortiis : Je dirais qu’elle est exploratoire, si tu vois ce que je veux dire. J’explore les sons. Réponse prétentieuse. J’aime vraiment expérimenter, essayer des choses et voir ce qui fonctionne, et si je peux créer quelque chose qui sonne différemment, ça m’intéresse.

Tu te souviens pourquoi tu as choisi le nom Mortiis quand tu as commencé à faire de la musique ? Comment ce nom est-il toujours lié à la musique que tu joues aujourd’hui ?
Mortiis : Eh bien, en fait, je l’ai choisi avant même de commencer à faire de la musique, je crois que c’était vers 1990 ou 1991. C’était certainement un peu avant la création d’Emperor. On était déjà dans le milieu, on traînait avec d’autres groupes, on commandait des démos et on était actifs dans l’underground. J’avais aussi eu quelques autres groupes avant Emperor, où je jouais de la basse et où j’étais chanteur dans l’un d’entre eux. Donc à cette époque, à un moment donné, je jouais déjà de la musique quand j’ai choisi ce nom, mais c’était de toute façon avant tout ce truc du Black Metal. Je l’avais déjà quand Emperor a démarré, j’avais déjà le nom Mortiis. C’était juste quelque chose qu’on trouvait cool parce qu’on était fans de Venom, Sodom, Hellhammer et tous ces vieux groupes, et ils avaient tous ces noms d’artistes un peu fous, ils s’appelaient tous Necrobutcher, Euronymous, Maniac et tout ça. J’ai envoyé une lettre de fan à l’ancien groupe hongrois Tormentor et le type qui m’a répondu ne faisait pas partie du groupe, mais il s’occupait de leur courrier de fans, et il signait toutes ses lettres avec “quelque chose quelque chose” et puis ce Mortis. Un peu de latin “morti” et je me suis dit “wow, c’est cool, je vais piquer ça et m’en servir comme nom d’artiste ou juste comme surnom”. À l’époque, j’étais musicien ; je crois que j’avais mon premier groupe et qu’on s’amusait simplement, mais oui, j’ai piqué le nom. Je trouvais ça cool. J’avais 15 ans. Quand on est connu sous un nom depuis si longtemps, je pense que ça finit par devenir simplement un nom. Et je ne sais plus vraiment si c’est important que ce nom ait un rapport avec la musique. C’est juste que j’ai été appelé Mortiis pendant la majeure partie de ma vie. C’est juste un nom maintenant, et je ne me soucie pas vraiment de savoir si ça correspond ou non au style musical ou quoi que ce soit d’autre.

Tu es sur le point de sortir ton onzième album, intitulé Ghosts of Europa. Qu’en penses-tu ? Comment résumerais-tu l’identité de Ghosts of Europa en seulement trois mots ?
Mortiis : Je dirais que c’est mon sentiment personnel. Je pense avoir réussi à lui donner un côté assez mystérieux. Il voyage, dans un paysage sonore. Et je pense qu’il est sophistiqué, parce que je fais des choses sur cet album que je n’avais pas vraiment faites auparavant, j’ai l’impression. Voyager. Sophistiqué. Et j’ai oublié l’autre mot.
Raven : Ne t’inquiète pas, c’est intéressant !
Mortiis : Ce qu’il faut garder à l’esprit, c’est que ce n’est pas un album forcé, donc on ne peut pas dire qu’il est atmosphérique, sombre ou brutal ; il faut utiliser d’autres mots pour le décrire honnêtement.
Raven : En tout cas, il semble assez différent de tes albums précédents.
Mortiis : Je suis d’accord. Je pense qu’il y a beaucoup d’éléments ici qui sont vraiment différents. Mais bon, personnellement, j’ai eu l’impression, pendant que je le composais, que… enfin, j’ai l’impression de reprendre des bribes d’idées que j’avais eues pour les albums précédents. Il y a certains éléments que l’on pourrait, je pense, relier à des sorties antérieures, mais je pense que globalement… J’ai probablement fait un album qui… C’est sûr qu’il sonne différemment, et qui s’est en quelque sorte aventuré plus loin dans l’espace ou dans une direction étrange et inattendue.
Raven : J’ai été surprise, pour être honnête, parce que quand je pense à Mortiis, je pense à The Smell of Rain.
Mortiis : Je pense qu’il y a là des moments auxquels on peut clairement faire le lien avec The Smell of Rain. J’aime savoir que je peux garder au moins un petit lien avec les différents sons que j’ai créés par le passé. Je ne veux pas oublier complètement mon passé, mais je ne veux pas non plus y rester coincé. D’une certaine manière, on pourrait dire que j’ai rendu hommage à mes idées antérieures, tout en essayant d’aller de l’avant et de découvrir de nouveaux sons et des univers sonores insolites. Mais d’un autre côté, j’ai l’impression que Heart of Hell est en fait assez similaire à certains morceaux de The Smell of Rain.

Ghosts of Europa sort six ans après le précédent album, pour lequel tu avais fait une tournée en Europe en 2022. As-tu remarqué des changements dans ton processus de composition ? Pourquoi a-t-il fallu autant de temps pour créer Ghosts of Europa ?
Mortiis : Une chose qui a sans aucun doute influencé ma façon d’écrire la musique, c’est le fait d’avoir eu de nombreux collaborateurs sur cet album ; beaucoup de personnes ont apporté leur contribution aux voix, aux guitares et à d’autres éléments. Pour certaines parties vocales, souvent, quand on me les renvoyait, elles influençaient la façon dont je décidais de continuer à écrire la chanson. Parfois, par exemple, quand Laurie Anne House m’a renvoyé certaines de ses parties vocales, c’était tellement génial que j’ai décidé de réécrire un peu la chanson. C’est le cas notamment pour Tribes of Dystopia et Transcending Morpheus; ce qu’elle m’a envoyé m’a fait penser : “C’est tellement puissant que je vais réarranger un peu la chanson autour de sa voix pour qu’elle s’intègre encore mieux”. Et ce n’est qu’un exemple parmi d’autres.

Est-ce pour cette raison que la création de Ghosts of Europa prend autant de temps ?
Mortiis : Eh bien, c’est en partie pour ça, ça prend effectivement plus de temps parce que chaque fois qu’on reçoit quelque chose en retour, on modifie légèrement notre façon de travailler pour s’adapter au nouveau matériel reçu. Mais la raison principale, c’est surtout que les prémices de cet album remontent à la période du COVID. Je ne pense pas que ça fasse 6 ans, peut-être 5. J’ai fait beaucoup de tournées, et chaque fois qu’on part en tournée, il y a énormément de travail de préparation avant le départ, des semaines et des semaines de préparatifs. Il faut tout mettre de côté, puis on part en tournée, on est absent pendant toute la durée du voyage, puis on revient et il reste encore du travail à faire après la tournée. Les tournées prennent beaucoup de temps. Plus encore que la tournée elle-même, il y a tout le temps avant et après la tournée qui prend aussi beaucoup de temps. J’ai fait deux ou trois tournées presque chaque année, je pense que j’ai fait cinq ou six tournées aux États-Unis depuis que j’ai commencé à travailler sur cet album, c’est une énorme distraction, puis j’ai réenregistré mon premier album en fait, ce qui m’a pris environ trois mois. Ghost of Europa a été un projet très irrégulier ; c’est sans doute au cours des trois ou quatre derniers mois que j’y ai travaillé le plus intensément, quand on s’est enfin fixé une date butoir. Il fallait que ce soit terminé à cette date, parce qu’ensuite, il fallait mixer le tout et tout le reste. Beaucoup de mes propres parties vocales n’avaient pas encore été enregistrées, donc ça a été un travail d’enfer de novembre à février. Ça a été une période très intense pour enfin boucler ce putain de truc, mais comme ça traîne depuis si longtemps, on arrive à un point où on en a presque marre. Il faut que je mette cet album derrière moi maintenant.

L’objectif de Mortiis est de raconter des histoires à travers la musique, et ses influences sont nombreuses, mais quels groupes citerais-tu comme tes principales influences personnelles ? Qu’est-ce qui t’inspire pour créer de la musique, et comment écris-tu tes histoires ?
Mortiis : On pourrait dire que lorsque j’ai travaillé sur les donjons et tout ça, il y avait clairement une forte dimension narrative. Il n’y a aucun doute là-dessus avec cette musique-là. Je ne me concentre pas autant sur le fait de raconter des histoires avec ma musique. Bien sûr, c’est un compliment : si quelqu’un vit ta musique comme une sorte de voyage, tu sais, ce serait fantastique, c’est l’un des meilleurs compliments que tu puisses recevoir à mon avis. Si quelqu’un me dit : “Hé mec, je me suis laissé emporter quand j’ai entendu ta musique, ça m’a transporté ailleurs. C’est, oh wow !”, c’est l’une des choses les plus cool que je puisse entendre. Ça ne veut pas nécessairement dire que c’est mon objectif. Mais je prends ça comme un super compliment quand les gens me disent ça. Mon objectif personnel est, et a toujours été la plupart du temps, de simplement créer de la musique dont je peux être fier, qui me représente, et qui, d’une certaine manière, me dépeint en tant que personne. J’espère que ce sera quelque chose que je pourrai écouter dans 20 ans, quand je serai vieux, et que j’apprécierai toujours et dont je serai fier ; ce serait mon objectif ultime.

Pour être honnête, j’apprécie toujours ton premier album, donc je pense que tu y es parvenu. Mais pour revenir à ma question, quels groupes citerais-tu comme tes principales influences personnelles ?
Mortiis : Je ne sais pas quel groupe m’inspire le plus pour faire de la musique, car, pour être honnête avec toi, pendant la majeure partie de la création de cet album, je n’écoutais pas vraiment d’autres groupes. Je n’ai pas beaucoup écouté de musique ces dernières années. C’est surtout parce que je travaille tellement sur ma propre musique qu’une fois que j’éteins mes enceintes, j’apprécie vraiment le silence. Quand on a passé des heures et des heures à peaufiner sa musique jusqu’à en avoir presque les oreilles qui saignent, on n’a vraiment pas envie d’écouter un autre album de quelqu’un d’autre, on veut juste déconnecter et faire autre chose. On ne veut pas penser à la musique. Peut-être que je préfère simplement regarder un film, me détendre d’une manière ou d’une autre, ou lire un livre pour me changer les idées. Je pense que c’est ce qu’on appelle un risque professionnel pour beaucoup de gens qui travaillent beaucoup sur la musique, et surtout quand j’en arrive à ces périodes intenses où je travaille plusieurs heures d’affilée chaque jour, j’ai juste besoin de cette pause. Je crains donc de ne pas pouvoir vraiment te dire quel groupe a influencé cet album. J’étais simplement inspiré pour faire de la musique, et je ne veux pas paraître prétentieux ou prétendument supérieur, mais j’ai trouvé l’inspiration et la motivation dans les moments où je pensais créer quelque chose qui sonnait bien. Cela arrive souvent, ce qui donne naissance à d’autres idées, et tout se développe donc de manière naturelle. Je passe aussi beaucoup de temps au volant, car je vis à la fois en Suède et en Norvège. Ma famille vit en Suède, mais je travaille dans mon studio en Norvège, et je passe beaucoup de temps sur l’autoroute à faire des allers-retours entre ma famille et mon studio, et je mets simplement la radio. Il y a une émission de Rock suédois sympa que j’écoute toujours, et parfois il y a une chanson avec un passage intéressant, et je me dis : “Oh, c’est une idée plutôt cool qu’ils ont eue dans cette chanson”, et j’essaie de m’en souvenir, en me disant que je pourrais peut-être l’utiliser dans ma propre musique. Pour être honnête, c’est ce qui se rapproche le plus, depuis longtemps, d’une influence musicale extérieure.

Quelle est ta chanson préférée sur Ghosts of Europa, ou peut-être celle qui t’a demandé le plus d’efforts ?
Mortiis : Eh bien, heureusement, je suis satisfait de toutes. Je pense qu’elles ont toutes leur propre personnalité, en quelque sorte. C’est assez difficile d’en choisir une, parce que pendant très longtemps, c’était Ghosts of Europa elle-même, mais j’ai tellement entendu cette chanson ces derniers temps que j’en ai un peu marre. Il y a d’autres chansons sur l’album qui sont, à mon avis, plus créatives et probablement un peu plus intéressantes sur le plan sonore, avec tout ce qui s’y passe. J’aime beaucoup Farewell Romero, pour être honnête avec vous, je trouve que c’est une chanson cool qui clôt l’album, et elle a une histoire un peu sympa derrière elle ; c’est l’une des plus anciennes chansons de l’album ; celle-là a d’ailleurs été influencée par John Carpenter, le cinéaste, le gars qui a réalisé Escape from New York, The Fog et Prince of Darkness, qui est un film fantastique. Ce qui est cool avec John Carpenter, c’est qu’il composait ses propres bandes originales, car apparemment, c’était trop cher d’engager des compositeurs extérieurs ; il a donc créé ses propres bandes originales en utilisant des synthétiseurs vraiment cool à l’époque, et il avait un collaborateur appelé Alan Howarth ; ils avaient un son très particulier. Et cette chanson est en fait une sorte d’hommage au film Escape from New York, qui est un film vraiment génial avec une bande originale vraiment, vraiment géniale, et c’est un peu un hommage à l’un des personnages du film. En même temps, les paroles sont personnelles pour moi, mais je tends aussi la main à ce personnage du film dont l’acteur est malheureusement décédé, c’est pourquoi je l’ai intitulée Farewell Romero; Romero est le personnage du film, donc c’est, je suppose, ce qui m’a le plus influencé. Cette chanson a aussi une signification assez intéressante pour moi : c’était la dernière chanson que j’ai enregistrée vocalement pour l’album. J’ai réenregistré toutes les parties vocales parce que j’étais très mécontent de ma première prise, et je l’ai refaite. J’étais très incertain quant à la qualité de ma performance, mais je l’ai envoyée à Sean Bevin, le gars qui l’a mixée et pour qui j’ai beaucoup de respect. Il m’a dit que c’était une bonne performance. Du coup, je me suis dit : “OK, je te crois, tu sais, allons-y”. Mais, tu sais, The Faith That Fades Away a un super refrain qui a aussi une signification plus profonde pour moi, donc c’est une autre chanson que j’aime vraiment beaucoup.
Raven : Pour être honnête, moi aussi j’ai eu du mal à en choisir une, donc je comprends parfaitement.
Mortiis : Je les aime toutes, Dieu merci, parce que c’est mon album. Si j’étais mécontent de certaines d’entre elles, je ne devrais pas le sortir. Je crois que cet album a mis tellement de temps à voir le jour qu’on finit presque par nouer une relation personnelle avec chaque chanson. Comme on a vécu avec ces chansons pendant si longtemps, elles font désormais partie de notre vie. C’est un peu difficile de choisir mes préférées, mais ces deux-là, aujourd’hui, je dirais ces deux-là. Demain, j’aurai peut-être un autre avis, tu vois.

L’album compte de nombreux invités, que ce soit au chant ou aux instruments. Comment les as-tu choisis et comment as-tu décidé de leur demander de participer à Ghosts of Europa ?
Mortiis : Je n’ai pas fait de liste de personnes avec lesquelles je voulais travailler ni rien de ce genre. Je pense qu’ils sont tous, en quelque sorte, euh, apparus dans ma vie de manière aléatoire, et il m’a semblé naturel de leur demander s’ils seraient intéressés par l’idée de participer à une ou deux chansons. Par exemple, Emil Nikolaison était un guitariste vraiment génial de Serena Manish, et il fait aussi partie aujourd’hui de… Il fait partie de la formation live de Brian Jonestown Massacre ces temps-ci, donc il maîtrise super bien ce style de guitare déjanté, et je me souviens lui avoir demandé, parce qu’on m’avait présenté par notre ami commun Stefan Groot d’Apoptygma Berserk, donc je connaissais Emil depuis un moment. C’est juste un exemple, je n’y avais pas pensé avant de le rencontrer, du genre “attends un peu, c’est lui qui fait tous ces trucs de guitare super cool”, et j’avais en quelque sorte envie d’intégrer un peu de ça dans ma musique, et voilà que ce type débarque dans ma vie, et “d’accord, je vais lui demander. On va essayer”. Qu’est-ce qui pourrait arriver de pire ? Il pourrait dire non, ce n’est pas la fin du monde. D’autres ont peut-être été un peu plus… Disons qu’on les a en quelque sorte sollicités, comme quand Laurie Ann House a rejoint le projet par la suite. J’avais reçu quelques contributions de Sarah, parce que c’était tout naturel pour moi de lui demander, vu qu’on avait déjà travaillé ensemble, et j’ai décidé que je voulais plus qu’une seule chanteuse sur cet album. Allons-y pour varier les plaisirs et avoir plus de nuances. Du coup, j’ai fait l’une des rares fois de ma vie où je suis allée sur Internet pour poser une question générale à mes followers. “Pourriez-vous me recommander des chanteuses vraiment cool ?”. Et j’ai reçu plein de réponses. J’ai dressé une liste énorme et j’ai commencé à les écouter toutes sur YouTube. Je suis tombé sur Laurie et j’ai découvert ses compositions issues de toutes les bandes originales de jeux vidéo qu’elle avait réalisées; sa voix était incroyable, alors j’ai décidé de la contacter dans le but précis de lui demander si elle serait intéressée. On a fait quelques collaborations, juste pour ajouter des voix sur la musique, et elle m’a livré des morceaux incroyables. Tous les gars étaient en quelque sorte des amis à moi qui ont en fait des studios dans le même bâtiment que moi, donc c’était juste du genre “hé mec, tu joues de la guitare, tu veux venir ici pour essayer quelques trucs ?”. Donc certains morceaux étaient vraiment simples, d’autres étaient plus complexes. Tu sais, ça se passe de toutes sortes de façons.

Penses-tu avoir progressé en tant que musicien et compositeur avec ce nouvel album ?
Mortiis : Je pense que sur cet album, j’ai à la fois proposé des morceaux aux arrangements plus traditionnels, tout en évoluant en même temps. Des morceaux ambiants un peu étranges, en constante mutation et transformation. J’ai l’impression d’avoir couvert un spectre sonore assez large, et je pense m’être amélioré dans ce domaine. Je ne serai jamais les Eagles ou Led Zeppelin en termes d’écriture, mais tes motivations, ça suffit. On peut toujours s’améliorer, et c’est ma devise. Si j’ai l’impression d’avoir fait un album meilleur que le précédent, alors je suis content.

Je me souviens du concert que tu as donné à La Machine du Moulin Rouge, à Paris, en première partie de Mayhem. Tu te souviens de cette tournée, et de ce concert en particulier ?
Mortiis : Je me souviens de la tournée. Je buvais encore à l’époque, mais j’ai arrêté maintenant. C’était l’une de ces tournées où l’on est bourré pendant 40 jours d’affilée. La vie en tournée peut être dingue. Mais pour le Moulin Rouge, j’ai quelques flashs de mémoire. Je me souviens qu’il y avait des jeux d’arcade sympas, un peu vintage, à l’arrière. On a donné quelques concerts en France et je me souviens avoir trouvé ça cool de jouer là-bas parce que c’est une salle légendaire. L’endroit est assez cool et assez étrange vu d’autres pays. Je suppose que j’ai dû passer un super moment parce que je ne m’en souviens pas trop, ce qui veut dire que j’étais probablement ivre et que je m’amusais bien.

Tu es également sur le point de partir en tournée aux États-Unis avec Uada, qu’en pensez-vous ? Comment t’es-tu préparé pour cette tournée ?
Mortiis : J’ai beaucoup travaillé ma voix, et j’espère que ça sonnera bien, parce qu’on va jouer beaucoup de morceaux de The Smell of Rain, vu que Ghosts of Europa ne sortira qu’en juin. Évidemment, on ne peut pas jouer un tas de morceaux que personne n’a encore entendus pendant toute une tournée. On va jouer quelques morceaux de Ghosts of Europa. Et puis ce sera surtout l’album The Smell of Rain, presque en entier. On va tout jouer sauf deux morceaux, je crois, et puis quelques autres morceaux plus dans le style Rock Industriel, plus énervés et plus énergiques. Ça va être intéressant. Je me suis beaucoup entraîné et j’ai essayé de me rappeler les anciennes paroles. Je n’ai pas eu le temps d’aller courir ou de me remettre en forme. J’espère que je ne vais pas crever, mais ça ira.

Comment as-tu construit l’identité visuelle du groupe grâce à ton masque ? Penses-tu que cela enrichit le spectacle sur scène ?
Mortiis : Je porte ce masque depuis 1993, ça fait très, très longtemps. J’ai fait une pause pendant un moment où je ne le portais pas, puis je l’ai remis il y a près de 10 ans. Pour moi, c’est donc tout simplement une partie intégrante de l’identité visuelle de Mortiis. Je ne sais pas si ça rend le concert meilleur ou quoi, mais c’est juste une partie intégrante. Une partie naturelle de l’identité de Mortiis maintenant. C’est juste quelque chose de naturel à faire. Je n’ai aucune idée si ça rend le concert meilleur ou pas. Je sais que c’est beaucoup plus confortable pour moi de le porter, mais c’est mon problème personnel.

Sur scène, tu es accompagné par le batteur Jon Siren. Sera-t-il également présent pour la tournée américaine ? Comment as-tu décidé de travailler avec lui ?
Mortiis : On me l’a présenté avant la tournée précédente, lorsque nous avons fait une tournée aux États-Unis avec Mayhem l’année dernière. J’avais besoin d’un batteur, car je travaillais auparavant avec un certain Tim Van Horn, mais malheureusement, il s’est en quelque sorte retiré de l’industrie musicale à ce stade. J’ai donc dû trouver quelqu’un d’autre et on m’a présenté Jon. Nous avons commencé à discuter en ligne, c’est comme ça que ça se passe de nos jours. On se rencontre toujours en ligne. Il était partant, et je lui ai juste envoyé toute la musique pour qu’il s’entraîne aussi, et sérieusement, la première fois que j’ai rencontré Jon, c’était genre la veille du début de la tournée avec Mayhem. On a eu un jour, peut-être deux jours, je crois, pour répéter ou quelque chose comme ça. C’était quelques jours. Dieu merci, on s’entend vraiment bien. C’est un gars très, très sympathique, extrêmement professionnel, super sympa et qui a un excellent sens de l’humour. On s’est très bien entendus et c’est tout ce dont j’ai besoin. C’est le batteur avec lequel je préférerais travailler autant que possible, mais il travaille aussi avec d’autres groupes, bien sûr.

Quels sont les prochains projets de Mortiis ? Aimerais-tu repartir en tournée pour promouvoir Ghosts of Europa ?
Mortiis : Ça fait partie du métier ! L’une de mes priorités est d’organiser autant de concerts que possible et de partir en tournée. J’aimerais vraiment repartir en tournée en Europe. Ça fait un moment maintenant. J’ai un agent en Europe qui s’en occupe, on verra ce que l’avenir nous réserve. J’adorerais le faire.

Tu es également monté sur scène à plusieurs reprises avec ton ancien groupe Emperor, en jouant de la basse comme tu le faisais autrefois. Comment as-tu vécu ces expériences ?
Mortiis : Je dirais que j’ai ressenti toute une gamme d’émotions. D’un côté, c’est vraiment génial parce qu’ils jouent devant des foules bien plus nombreuses et participent à de grands festivals. J’ai vécu ça et j’ai déjà fait quelques trucs de ce genre avec eux, et je trouve ça génial qu’ils aient eu cette idée, qu’ils veuillent faire venir Faust et moi, et faire ce truc ensemble, juste quelques morceaux. Un peu comme un retour vers le passé, et puis, bien sûr, tout de suite après, j’ai cette sensation de “oh, c’est cool”, puis je me dis “oh putain, c’est terrifiant”. Comme je ne joue pas activement de la basse, je me contente de répéter beaucoup avant de monter sur scène avec eux. Et puis je dois monter sur scène, et ça ne m’est arrivé qu’une poignée de fois, mais bon, l’expérience de monter sur scène devant un public vraiment énorme, de jouer d’un instrument que tu ne maîtrises pas vraiment, d’avoir juste répété ces morceaux-là, et d’être complètement terrifié à l’idée de faire une erreur. Je suis très doué pour incarner Mortiis et faire mon truc dans mon studio. Mais je ne suis plus vraiment un Emperor. Je suis bien au-delà du maillon faible. Tu sais, ces gars-là sont des musiciens géniaux dans leur univers. Je n’ai pas mis les pieds dans ce milieu depuis 30 ans, c’est carrément terrifiant de monter sur scène et de voir littéralement des milliers de personnes qui te regardent, et de se dire “OK, c’est parti, j’espère qu’ils ne vont pas me tuer”. Cette année, on joue à Wacken. C’est un festival énorme. Et le lendemain, on joue à Beyond the Gates, pareil, et je crois qu’on joue aussi à un festival espagnol. J’ai oublié le nom pour le moment. Donc on fait ces trois trucs cet été. Le sentiment qu’on a quand on descend de scène et qu’on a fini, c’est absolument incroyable. Au final, c’est génial, terrifiant, mais génial.

As-tu déjà entendu parler de la scène Gothique/Industrielle française ? Y a-t-il des groupes que tu connais et que tu apprécies ?
Mortiis : Je dois être honnête, comme je l’ai dit au début de l’interview, je n’ai pas vraiment suivi ce qui s’est passé ces dernières années. Je sais que les Français ont toujours été créatifs, avec Jean-Michel Jarre, Daft Punk et la scène électronique, domaine dans lequel la France a été très pionnière. Mais je ne sais pas grand-chose de la scène Gothique là-bas. Je veux dire, quand j’étais plus jeune, j’y prêtais beaucoup plus attention. J’étais bien plus actif pour découvrir des choses, mais plus on vieillit et plus on est occupé, c’est une bonne chose, ça veut dire que tout va bien et qu’on reste actif. Le résultat, c’est qu’il y a très peu de temps pour être curieux à propos d’autres choses. Il n’y a tout simplement pas le temps, et quand j’ai le temps, je suis trop fatigué, je n’ai plus d’énergie. J’ai juste besoin de me détendre et tout ça.

Y a-t-il des groupes avec lesquels tu rêverais de jouer ? Je te laisse imaginer l’affiche de tes rêves avec Mortiis en tête d’affiche et trois autres groupes ; même les réponses irréalistes sont les bienvenues.
Mortiis : Je ne pourrais être en tête d’affiche d’aucun de ces groupes, mais je pense qu’à ce stade, si Enigma avait donné un concert et que j’avais pu faire la première partie, je pense que certaines de mes musiques s’accorderaient vraiment bien avec ce genre de son aujourd’hui, ou même avec Dead Can Dance ou quelque chose comme ça. J’ai l’impression que ce serait une combinaison vraiment géniale. Mon rêve aurait été de pouvoir être invité spécial ou quelque chose comme ça pour un groupe comme Ministry quand je faisais davantage de rock industriel, ce que j’ai fait pendant un certain temps. Je pense que ça aurait été un excellent choix, et même avec Nine Inch Nails. Ghost of Europa, cet album s’accorderait probablement mieux avec quelque chose comme l’époque d’Enigma, peut-être, Dead Can Dance, Wardruna peut-être, j’y ai un peu fait allusion, ce serait plutôt cool.

Une dernière question, un peu drôle : à quel plat comparerais-tu la musique de Mortiis ?
Mortiis : J’ai des habitudes alimentaires super ennuyeuses, parce que pour moi, la nourriture, c’est juste du carburant. Je n’ai jamais vraiment été du genre à m’intéresser à la cuisine, et toi, tu es français, non ? Alors bien sûr, oui, tu peux dire ça parce que tu t’y connais en cuisine. Sérieusement, je me nourris de nouilles et de putains de saucisses, tu vois, parce que j’en ai rien à foutre. Ma femme est une sacrée bonne cuisinière, elle sait bien cuisiner, mais je m’y connais pas du tout en cuisine. Tu sais, je ne saurais pas quoi te dire. J’aime bien manger, mais ça occupe pas une place importante dans ma vie, c’est juste du carburant.
Raven : Tu m’as tué.
Mortiis : Bon, je suis norvégien. On ne mange que des boulettes de viande et des pommes de terre. Je veux dire, on est un pays assez ennuyeux côté cuisine. Je suppose qu’on est à peine un cran au-dessus de l’Allemagne ou quelque chose comme ça.

C’était la dernière question pour moi, alors merci beaucoup pour ton temps et ta musique, le mot de la fin t’appartient !
Mortiis : Je suis vraiment nul pour ça. Je veux dire, j’apprécie vraiment que les gens écoutent ou lisent ou quoi que ce soit, et je suppose qu’après tout ce temps, c’est quand même assez incroyable que les gens s’y intéressent encore, ça me laisse toujours un peu bouche bée, tu vois. Donc, il faut en être reconnaissant.

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