
La nouvelle année s’ouvre avec un album pour Exil.
Créé dans les Hauts-de-France par le musicien d’origine kazakh Arsen Raziyev (guitare/chant, ex-Shaours), désormais entouré par Hugo Nogard (basse), Quentin Florin (guitare/chant) et Alan Dujardin (batterie, À la Lanterne, live pour Rüyyn), le groupe signe chez Source Atone Records pour dévoiler son premier album, Karga.

L’album s’ouvre sur la douce Abîme, une composition instrumentale qui démarre par des percussions avant d’accueillir une mélodie lancinante rapidement suivie de quelques touches plus saturées qui feront définitivement sombrer la rythmique, proposant sur ses derniers moments une mélancolie pesante. Karga, le morceau éponyme, lui emboîte le pas et insuffle son énergie communicative, créant un décalage avec les hurlements torturés et les harmoniques glaciales qui hantent les riffs et embrument notre esprit pendant que le contraste nous gagne alors que Rodina prend déjà le relai. Là encore, on note une base presque joyeuse qui accentue le contraste, faisant même parfois ralentir les riffs pour gagner en lourdeur et retrouver une atmosphère oppressante pendant que le vocaliste se déchaîne avant de complètement sombrer dans la folie au milieu du titre, qui se brise pour laisser des spoken words nous guider vers l’accélération viscérale. La rythmique change naturellement et nous laissera finalement converger vers Tchujoï qui prend appui dans ses racines Old School un peu plus brutes, mais qui peuvent toujours compter sur la guitare lead pour apporter l’élément aérien tout au long de cette longue et lancinante composition qui s’offre également des influences apaisantes pour créer un nouveau contraste et nous hypnotiser pour son final. Délivrance nous autorise un moment de répit avec une guitare acoustique très calme et mélodieuse, mais la minute se termine bien vite au profit de Avec ou Sans Vous qui renoue avec la saturation et s’annonce un peu plus sombre bien que relativement douce, laissant les différentes vagues nous frapper, que ce soit les parties agressives ou les racines Post-Punk orientales. On change une fois de plus d’atmosphère avec Poussière qui nourrit l’opposition marquée entre saturation abrasive et patterns enjoués, laissant les vocalistes livrer une performance saisissante pendant que la rythmique entêtante suit son cours, mais le break changera la donne en plaçant un passage lancinant pour nous laisser respirer en compagnie des mots, puis la rythmique nous enveloppe à nouveau, plus douce mais aussi plus douloureuse. L’éruption finale arrivera bien assez tôt, reforgeant l’ambiance des derniers moments, puis c’est en compagnie d’Amy Tung Barrysmith (Amenra, Year Of The Cobra) que le groupe nous livre L’Exil, dernier morceau qui est d’une quiétude rare, que ce soit au niveau de la voix enivrante de leur invitée ou de l’instrumentale qui nous berce très régulièrement pour clore l’album.
Je n’avais jamais entendu parler d’Exil auparavant, mais il est certain que je vais dès à présent suivre le parcours du groupe ! Karga nous semble à la fois si familier et si original, couplant des tonalités connues avec des éléments totalement nouveaux qu’il en est aussi appréciable que déroutant.
90/100

Quelques questions à Arsen Raziyev et Alan Dujardin, respectivement guitariste/chanteur et batteur du groupe EXIL, à l’occasion de la sortie de leur premier album, Karga.
Bonjour et tout d’abord, merci de m’accorder de votre temps ! Sans utiliser une quelconque étiquette de style, telles que “Black Metal” et ses sous-genres, comment pourriez-vous décrire le groupe EXIL ?
Alan Dujardin (batterie) : EXIL est un agglomérat de plusieurs genres et impulsions venant de nous quatre. Je pense que depuis l’arrivée de Quentin (guitare/chant) et de moi-même le groupe a trouvé une stabilité. Venant d’univers musicaux différents nous apportons chacun, de manière plus ou moins tacite, nos influences et notre style. Exil est aussi représentatif d’une mélancolie qui est là depuis ses débuts avec YAD qui se transmet aussi bien dans les paroles que musicalement. Se couple à cela une rage qu’on doit sûrement porter en nous quotidiennement et qui se dévoile dans notre musique. Ce qui se relie avec notre façon de composer, très instinctive, sans vouloir dériver de la question; nous aimons composer à l’affect et ne pas pré-construire une chanson. Cela paraît simple “on met des riffs qui marchent ensemble et ça fait un morceau” mais c’est évidemment plus compliqué que cela. Composer avec du ressenti impose que le morceau résiste à l’épreuve du temps. A force de le jouer encore et encore à certains moments de notre vie, que ce soit seul, en répétition ou sur scène, des éléments viennent s’ajouter naturellement et c’est cela que l’on recherche. Nous ne cherchons pas ce qui “marche” ce qui va “plaire” mais une satisfaction personnelle. Je dirais donc pour résumer que EXIL est à la fois: primitif, exalté et mélancolique.
Pourquoi avoir choisi ce nom, et comment le relies-tu personnellement à la musique que vous jouez ?
Arsen Raziyev (guitare/chant) : EXIL, est pour moi le nom de groupe qui illustre le mieux mon parcours de vie. “Chuzhoy sredi svoikh, i svoy sredi chuzhikh », une phrase qui résume parfaitement ce que je suis, qui pourrait se traduire par “Etranger parmi vous, et l’inconnu des siens”. L’exil peut également être mental, car nous fuyons tous quelque chose quelque part. “Karga” signifie le corbeau qui est présent dans toutes les mythologies du monde, et qui occupe une place importante dans la steppe de l’Asie Centrale. J’ai surtout vu une oeuvre locale qui deviendrait globale et qui pourrait parler à tout le monde.
Votre premier album, Karga, sort fin janvier, comment vous sentez-vous au sein du groupe ? Avez-vous déjà eu des retours à son sujet ?
Arsen : Très bien, nous sommes en train de faire la promotion, chose qu’on n’avait pas trop faite auparavant. Et comme on est déjà sur de nouveaux morceaux, on a hâte de le sortir et de passer à la suite et de faire quelques concerts.
Alan: Nous sommes très heureux que cet album voit enfin le jour tant nous avons pris du temps dans sa conception et sa réalisation. C’est tant de travail, de choix minutieux, de stress de ne rien oublier et de vouloir bien faire. Nous préparons la suite car du temps a passé depuis la fin de l’enregistrement de Karga. L’envie de nouvelles compositions et de découvrir de nouveaux horizons se fait ressentir !
Comment résumerais-tu Karga en trois mots ?
Arsen : Sobre, authentique, folklorique.
Alan : Glaçant, old-school, enivrant.
Comment s’est passé le processus de composition de Karga ? As-tu remarqué des changements par rapport aux débuts du groupe, qui remontent à 2020 ?
Arsen : Le processus de composition s’est étiré sur 2 ans à travers divers résidences et concerts qu’on a pu donner entre Paris et le Nord. Étant un groupe plus live, nous préférons tester nos morceaux en concert avant de commencer à les enregistrer. ça permet de se projeter sur le rendu global. C’est aussi la raison pour laquelle les morceaux sont si différents des uns et des autres sans se bloquer sur un style initial. Pour comparer au précédent YAD, on retrouve tout de même une recette avec une intro, un interlude et une fin. Et nous avons aussi une guest très importante. Au début, quand j’ai composé seul le premier EP YAD, je savais pas jusqu’où me projeter, car on ne savait même pas si des concerts pouvaient avoir lieu un jour. Et petit à petit, j’ai rencontré de plus en plus de gens qui m’ont donné envie de continuer ce que je faisais jusque là. Et avec Karga, je dirai que nous sommes désormais plusieurs dans la composition des morceaux en général. Chacun a apporté des idées, des textures pour enrichir cet album. Et personnellement, c’est plaisant de ne plus être le seul à avoir les rênes du projet, tout en sachant guider l’équipe vers le but final.
Alan: Le hasard fait bien les choses car chaque morceau composé a été retenu pour l’album. Une cohérence homogène et naturelle, comme je l’expliquais plus haut, s’est créée et se ressent. Évidemment, il y a eu des riffs et débuts de morceaux qui n’ont pas abouti et laissés à l’abandon (qui d’ailleurs refont surfaces actuellement d’une autre manière à aller plus loin, l’épreuve du temps je vous dis !) et n’ont pas été au stade de “morceau”. Ainsi, les noms furent trouvés non pas en rapport avec les paroles mais bien par l’ambiance musicale de chaque morceau. Ce n’est en aucun cas un concept album en plusieurs chapitres mais je trouve que l’on peut apercevoir : un début, un milieu et une fin assez clairement si on lit le noms des morceaux dans l’ordre et qu’on utilise un peu notre imagination ce que j’invite l’auditeur à faire.
Le son du groupe mélange le Black Metal aérien et dépressif ainsi que des touches Post-Punk de l’Est, comment arrivez-vous à marier ces deux univers pour créer votre propre touche ? Quels groupes citeriez-vous comme vos principales influences ?
Arsen : Depuis que j’apprenais le français au Kazakhstan, j’écoutais beaucoup de Black Metal français. Pour au final, faire un mélange entre le Black Metal et l’ambiance déprimante que j’avais chez moi dans un pays post-soviétique avec des hivers à -40 degrés… je te laisse imaginer le cocktail que ça pouvait faire lorsque j’ai décidé de sortir ma guitare pour transcrire ça sur des riffs et des paroles.
Arsen : Lifelover, Deathspell Omega, Zemfira.
Alan: Pendant la période Karga j’écoutais beaucoup Regarde les Hommes Tomber (j’ai dû les voir 10 fois haha) ainsi que Lunar Tombfields, Véhémence, Vortex of End.
Côté chant, on retrouve des paroles en français, kazakh et russe. Comment avez-vous décidé de la diversité de langues, et surtout de leur placement dans les morceaux ?
Arsen: Ça dépend des morceaux, mais je dirai qu’il y avait beaucoup de prises à l’instinct. Pour des morceaux comme Rodina, Avec ou sans vous, nous les avons écrit quasiment sur le moment d’enregistrer. Pour Poussière, Alan a écrit les parties en français et j’ai tiré un paragraphe de l’auteur kirghize Chingiz Aïtmatov et complété quelques passages en russe. Pour Tchujoï, c’est pareil, on a fait du 50/50 avec Alan. Globalement, avec cet album, nous avons évolué et su mélanger plus facilement les différentes langues de façon à ce que ça reste homogène.
Alan: A l’époque j’écrivais régulièrement des strophes qui parfois formait ou non des poèmes qui n’avait de but que de me vider la tête et si par chance était assez bonnes d’atterrir dans un morceau du groupe. J’écris en français et parfois en anglais quand je le ressens. Arsen va parfois prendre une partie de ce que j’ai écrit ou l’entièreté ou s’en inspirait et le ré-écrire en russe. Le feeling rien que le feeling.
Le dernier titre de Karga, L’Exil, accueille l’américaine Amy Tung Barrysmith (Amenra, Year Of The Cobra), comment l’avez-vous contactée pour lui donner le rôle principal de ce morceau qui est vraiment différent des autres ?
Arsen : Notre rencontre avec Amy date depuis 2018, lorsque j’ai été organisateur de concert dans la région lilloise, bien avant EXIL. Je les avais fait jouer plusieurs fois et après diverses rencontres, nous sommes toujours restés en contact. En 2024, lorsque nous cherchions quoi faire avec ce morceau, j’ai eu une illumination. Un peu comme avec Graf von Baphomet sur YAD, j’ai proposé à Amy via un simple email et une démo de ce morceau, si elle pouvait ou pas le faire. Lorsque j’ai eu sa réponse plusieurs jours après, elle avait déjà écrit les paroles, enregistré sa voix, ses choeurs et m’a demandé si ça allait ou s’il fallait qu’elle refasse quelques prises. C’était un one-shot, nous étions tous d’accord de garder toutes ses prises authentiques, tant ça collait au morceau et à l’esthétique de l’album.
Karga sort chez Source Atone Records, comment se passe la collaboration avec ce label ? Comment s’est passée la prise de contact avec eux ?
Alan: Je connaissais le label de vue comme je suis ami avec trois quarts des membres de feu Virgil qui était sur ce label. Il s’avère que Source Atone n’est pas exclusivement Black Metal, ni Post-Hardcore ni un autre genre. Ce qui est parfait car je ne saurai réellement pas mettre une étiquette qui ferait réellement sens sur EXIL. Les gars ont écouté l’album, ils ont apprécié, ils nous ont proposé un rendez-vous dans leur fief et on s’est très très vite entendu que ce soit sur le plan business et humain, ce qui était aussi quelque chose de crucial pour nous. Comme dirait Alexandre Astier “Je ne veux plus bosser avec des connards”. La collaboration se passe à merveille tant ils sont de bons conseils, joignables rapidement et au quotidien. Nous pensons que c’est une réelle chance de les avoir.
L’artwork de Sözö Tözö est à la fois très brut et minimaliste, quelles ont été les directives ou instructions pour sa création ?
Alan: J’ai trouvé cette peinture sur son profil instagram et nous sommes tombés sur le charme instantanément. Il n’y a pas eu de discussion, cet artwork était le choix parfait.
Le groupe a déjà fait quelques dates, principalement dans le Nord, votre région, mais aussi deux à Paris et deux en Belgique. Comment abordez-vous un concert avec EXIL ? Est-ce que vous avez de petites habitudes pré ou post-concert ?
Arsen: Nous sommes toujours ouverts à faire des plateaux avec des groupes de styles variés, ça permet de rassembler un public qu’on ne voit pas d’habitude. J’aime beaucoup rencontrer les gens après les concerts. Après tout, c’est le public qui nous fait vivre ces moments forts.
Alan: Depuis le Tyrant Fest, le verre de vin rouge pendant le concert m’est un compagnon bien agréable. Après, je vais voir les gens au merch et j’aime bien me poser avec les autres musiciens dans les loges pour discutailler. Les concerts sont aussi un moment de partage et une occasion pour revoir les copains ou de s’en faire de nouveaux.
Quels sont les prochains projets pour EXIL après la sortie de l’album ?
Arsen: Les nouvelles compos approchent, et ça nous prendra moins le temps de faire la suite, que ce soit un EP ou un split, le temps nous le dira.
Alan: On a des morceaux pour un EP qui sera plus “raw” plus “incisif” et pourquoi pas un split si on trouve le bon groupe avec qui le faire ! 5 ans se sont écoulés entre le split et l’album, on ne souhaite pas reprendre plusieurs années pour ressortir quelque chose.
Pensez-vous vous être améliorés en tant que musiciens et compositeurs avec cet album ?
Arsen: Chaque enregistrement est une expérience nouvelle qui apporte une perspective différente. Donc je dirai que oui, en terme de composition j’ai repoussé mes limites avec cet album.
Alan: Absolument ! Le studio ne fait pas de cadeaux et même si on pense être prêt nous ne le sommes jamais assez. Je suis très reconnaissant de Frédéric Pecquer de m’avoir poussé dans mes retranchements pendant les enregistrements car j’ai pu analyser et prendre conscience de mes failles. C’est une leçon à prendre avec humilité et cela permet de se renforcer pour les prochaines compos.
Avec quels groupes rêves-tu de jouer ? Je te laisse imaginer ta date de rêve avec EXIL en ouverture, et trois autres groupes.
Arsen: Year of the Cobra, Alcest, et rêvons un peu, Gojira en ouverture quelque part au Kazakhstan.
Alan: Véhémence, Darkthrone, The Cure.
Dernière question : à quel plat pourrais-tu comparer la musique d’EXIL ?
Arsen: Le plat monument uyghur – les mantis.
Alan: La paella évidemment !
C’était donc ma dernière question, je te remercie pour ta disponibilité?, et je te laisse les mots de la fin !
Arsen: Soutenez l’art authentique créé par les êtres humains.
Alan: Les artistes et les artisans ont plus que jamais besoin de vous. Consommez local, le plus possible, achetez vos albums sur les labels, aux groupes, déplacez vous en festival.
PS: Merci pour tes questions c’était intéressant d’y répondre !